Quel sens donner à l’héroïsme ?
I. Analyse générale et questionnement
A. Polysémie et définition du terme Héros 1) Trois sens du mot « héros »
En un premier sens, un héros ou une héroïne désigne le personnage central d’un récit - roman, pièce de théâtre, opéra, film, série. Mais Tartuffe chez Molière ou Frédéric Moreau dans l’éducation sentimentale de Flaubert montrent que le héros d’une fiction n’a toutefois pas toujours grand-chose à voir avec ce qu’on entend par héroïsme – certains personnages de fiction sont même qualifiés d’anti-héros. Quelques précisions s’imposent. Dans une acception courante, les héros sont des individus qui font preuve d’un grand courage dans des situations périlleuses pour secourir des personnes, comme ça peut être le cas pour les pompiers ou certains sauveteurs professionnels ou improvisés. Sans rien retirer à leur mérite, on note toutefois que dans la tradition occidentale depuis l’antiquité, l’héroïsme a un sens encore plus fort : c’est une figure de l’excellence humaine, aux côtés notamment du génie, du sage ou de la personne inspirée dans le domaine religieux.[i]
2) L’héroïsme contesté
Mais cette manière de distinguer un individu du commun des mortels a fait l’objet de vives polémiques. On a pu assister ainsi à une « démolition du héros »[ii] au XVIIe siècle en France sous l’influence d’une théologie mettant l’accent sur le péché pour laquelle la supposée grandeur humaine cache davantage de l’amour-propre qu’une vraie noblesse d’âme. A quoi le philosophe Hegel, qui trouve légitime la figure du héros, objectera que « Les grands hommes sont suivis par un cortège jaloux qui dénonce leurs passions comme des fautes »[iii]. Ensuite, le monde contemporain a tâché de vider l’héroïsme de son essence aristocratique très discriminante. Andy Warhol milite pour un droit pour tous à un quart d’heure de célébrité. David Bowie chante que nous pouvons tous être un héros juste pour un jour. Mais parle-t-on alors encore d’héroïsme ?
3) L’héroïsme et le combat
Rappelons qu’à l’origine, l’héroïsme est une habileté et une bravoure exceptionnelles à la guerre, dont le légendaire Achille est le meilleur exemple. Pour autant, l’héroïsme ne se réduit pas aux hauts faits militaires. D’abord, les attitudes héroïques sur le champ d’honneur sont devenues rares avec les progrès technologiques. Plus de 70 % des victimes dans le conflit russo-ukrainien sont dues à des tirs de drone : cela fait bien longtemps qu’est révolue l’époque où les hoplites grecs, muni de leurs armes et de leur bouclier, combattaient frontalement leurs ennemis ! Ensuite, une lutte courageuse et pacifique au nom d’un idéal de justice ou pour des droits sociaux, peut être aussi héroïque. Qu’on songe aux combats de Martin Luther King ou à Gandhi.
B. Autres caractéristiques de l’’héroïsme 1) Le héros entre violence et sacralisation
Pour compliquer encore plus les choses, le héros est parfois d’une effrayante singularité. La modération n’est pas son fort. Dans l’Iliade, Achille est souvent capricieux. Par vengeance, il égorge douze jeunes troyens quand il apprend la mort de son ami Patrocle. Et après avoir combattu victorieusement Hector qui a tué son ami, il traîne cruellement son cadavre désarticulé devant les murailles de Troie. Paradoxalement, la violence meurtrière ne fait pas du tout obstacle à la sacralisation du héros. Achille est présenté comme un demi-Dieu.
2) Héroïsme et genre
Jeanne d’Arc qui a une place de choix dans les figures héroïques de l’histoire de France a été canonisée par le pape Benoit XV en 1920. Elle n’a cessé d’affirmer que Dieu lui a dicté de bouter les anglais de France et d’ouvrir, à la tête d’une armée, une voie en vue de faire couronner Charles VII à Reims. Cet exemple montre, soit dit en passant, que l’héroïsme n’est pas nécessairement l’apanage des hommes[iv], même si, en français, une « héroïne » ne désigne pas une femme héroïque mais simplement un personnage de fiction. Les langues ne sont pas toujours au diapason du réel.
L’héroïsme, on le voit, est une réalité qui demande vraiment à être interrogée et redéfinie. En quoi est-ce une notion encore éclairante ? La présence de super héros dans la culture populaire indique-t-elle que le besoin d’avoir des héros est loin d’être mort ? Mais quel sens donner aujourd’hui à l’héroïsme ?
II. L’héroïsme selon Hegel
A) Une analyse du philosophe Hegel 1) Quelques définitions
En laissant de côté une discussion de la philosophie de l’histoire de Hegel, on peut tirer quelques éclaircissements des analyses qu’il propose au sujet de l’héroïsme. Selon lui, le héros, en effet, est l’acteur principal de la transition vers un progrès historique. Dans le recueil intitulé : La raison dans l’histoire, il considère que les grands personnages historiques « sont ceux qui ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel ». « Ce sont eux qui réalisent ce but qui correspond au concept supérieur de l’Esprit. C’est pourquoi on doit les nommer des héros ».
2) La grandeur du héros
Sa conception de l’héroïsme conserve l’idée que la grandeur du héros, c’est d’être porté par plus grand que lui, en l’occurrence par « l’esprit universel » ou par « le concept supérieur de l’esprit ». Il précise : « Ce sont eux – les héros- qui ont voulu et accompli (…) une chose juste et nécessaire ( …) ils l’ont comprise parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps ».
3) Héroïsme et politique
Pour illustrer sa conception du héros, Hegel prend l’exemple de grands conquérants : Jules césar, Alexandre le Grand mais aussi Napoléon. Pour Hegel, l’histoire est de nature politique. Si l’héroïsme a souvent été guerrier, c’est parce que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens comme le soutient Clausewitz, un contemporain de notre philosophe. La politique mobilisant évidemment d’autres moyens que la guerre, on comprend qu’on puisse placer Gandhi ou Martin Luther King du côté des héros car ces derniers ont fait passer, sans faire usage des armes, d’une ancienne organisation politique à un nouvelle plus juste.
B. L’héroïsme et ses limites
1) Vision romantique et tragique du héros
Appartenant à l’ancien régime qu’il contribue à faire disparaître, il peut arriver au héros de disparaître lui-même quand la transition est effectuée. Hegel a une vision tragique du héros. Il écrit : « Leur but atteint, ils sont tombés comme des douilles vides. Ils ont eu peut-être du mal à aller jusqu’au bout du chemin ; et à l’instant où ils y sont arrivés, ils sont morts - jeunes comme Alexandre, assassinés comme Jules César, déportés comme Napoléon ». On pourrait ajouter : emprisonnée et brûlée vive comme Jeanne d’Arc, mort politiquement après la seconde guerre mondiale comme Churchill, assassinés comme Gandhi, Martin Luther King, Abraham Lincoln ou Henri IV. Au demeurant, De Gaulle ou Nelson Mandela font sans doute exception, même s’ils ont connu une traversée du désert qui pouvait faire croire qu’ils étaient finis politiquement.
2) Qui est vraiment un héros ?
La liste de héros proposée semble-t-elle discutable ? Les appréciations peuvent certes diverger : l’essentiel est d’y placer des personnalités qui ont changé politiquement la donne de façon positive et juste. Une chose est sûre, les individus historiques qui ont apporté la désolation et la mort ne font évidemment pas partie des héros, même si culte de la personnalité a été habituellement un instrument de leur pouvoir. La grandeur de l’héroïsme est de construire un monde nouveau et meilleur, non de détruire ou de faire régresser l’humanité dans une nouvelle forme de barbarie.
3) L’ambiguïté de la figure du héros
Ce critère n’est toutefois pas si évident comme le remarque Hegel : « En poursuivant leurs grands intérêts, les grands hommes ont souvent traité légèrement, sans égards, d’autres intérêts vénérables en soi et même des droits sacrés. C’est une manière de se conduite qui est assurément exposée au blâme moral. Mais leur position est tout autre. Une si grande figure écrase nécessairement mainte fleur innocente, ruine mainte chose sur son passage. »[v] Que penser du droit qu’aurait l’homme providentiel de ne respecter, au nom de sa mission supérieure, ni le droit constitutionnel, ni les juridictions internationales ? C’est malheureusement un argument utilisé par les pires dictateurs.
III. Le héros dans L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford
A. Le récit d’un affrontement 1) Le début du film
John Ford dans son film L’homme qui tua Liberty Valance illustre d’une façon magistrale la définition de l’héroïsme que nous venons de dégager avec Hegel. L’action de son western se passe dans l’ouest sauvage. Liberty Valance - dont le nom associe la liberté et la violence - est un redoutable chef de bande qui fait régner la terreur et s’est mis au service de grands propriétaires qui profitent de l’absence de règles bien établies pour s’enrichir au détriment des habitants de la ville de Shinbone. Le film débute avec l’arrivée d’un homme de loi, Ransom Stoddard, interprété par James Stewart. Sa diligence est attaquée par la bande de malfrats. Liberty Valance - joué par un inquiétant Lee Marvin - le frappe et déchire le manuel de droit qu’il trouve dans ses affaires avec une colère jubilatoire.
2) Un conflit entre deux mondes
Le conflit est ainsi clairement posé entre un monde ancien et encore présent, régi par la violence de la loi de l’ouest et, d’autre part, un nouveau qui s’annonce où l’on écoute l’ensemble des citoyens, on pose des règles de droit et on défend une presse libre contre les pressions des puissants. D’un côté, un état de nature où on est libre de faire tout ce que nous avons le pouvoir et la force de faire. De l’autre, un état civil structuré et complexe qui permet à l’ensemble des citoyens de vivre et de s’exprimer librement en étant protégés par des lois justes. L’opposition de ces deux visions conduit Liberty Valance et l’homme de loi à s’affronter
3) Un duel à l’issue imprévisible
Pour régler le différend, Valance propose un duel. C’est un piège : le combat est déséquilibré. L’avocat est peu habile dans le maniement des armes : le monde de la violence n’est pas le sien. Dès lors, comment le combattre pour passer à une société plus juste ? C’est là qu’intervient Tom Doniphon, joué par John Wayne. C’est le héros qui va, par définition, rendre possible le passage d’un monde à l’autre en usant de violence. Lors du duel, il se passe, en effet, quelque chose d’étrange. Alors que Random Stoddard semblait en grande difficulté, subitement le pistolero qui l’a provoqué, s’effondre. Tout le monde est persuadé que l’homme qui tua Liberty Valance est l’avocat et cela l’auréole du prestige du héros qui libère la ville de la violence.
B. Derniers rebondissements 1) Une solution expéditive
Pour que sa tâche soit achevée, l’avocat a conscience qu’il lui faudrait mener un combat politique au sénat face aux représentants des intérêts des grands propriétaires. Mais il est pris de scrupules, ayant le sentiment d’avoir du sang sur les mains. Comment peut-il se faire le défenseur du droit et de la délibération politique que tout oppose à l’usage de la violence ? Au moment où il veut renoncer à sa candidature, Tom Doniphon revient vers lui et lui révèle alors le rôle qu’il eut dans le duel. En flash back, on voit qu’au moment où l’avocat déjà blessé, va être tué par son adversaire sans scrupule, Doniphon décide d’abattre Valance en lui tirant dans le dos. Ce geste, sûrement indispensable, montre que Doniphon appartient bien à cet ouest sauvage et violent. Mais son soutien à l’avocat témoigne de la claire conscience qu’il a aussi de la nécessité de passer à un nouveau régime de liberté régi par le droit.
2) La tragédie du héros
A l’instar de Hegel, John Ford a une vision tragique du héros. Une fois qu’il a permis de passer à une meilleure organisation de la vie des citoyens, Tom Doniphon, en effet, s’effondre. Après le duel, la femme dont le héros est épris se tourne vers l’avocat : symbole sans doute d’une Amérique qui choisit son avenir. Désespéré, Doniphon se saoule, en imposant avec colère qu’on serve aussi son serviteur noir qui était alors interdit dans les bars – dernier geste émancipateur contre un ancien monde. Ensuite, il se terre dans sa ferme et on n’entendra parler de lui que pour ses funérailles.
Conclusion
L’héroïsme prend donc tout son sens dans le combat mené avec efficacité et courage qui permet de passer à un ordre plus juste. Les justiciers – Batman, le justicier de New York interprété par Charles Bronson ou dernièrement MacCall dans Equalizer - ressemblent certes aux héros les plus violents. Toutefois, loin de porter sur les fonts baptismaux un ordre nouveau plus juste, le justicier cherche plutôt à rétablir un ordre social défaillant. Il cherche à réparer le présent plutôt qu’à préparer l’avenir. Reste que héros et justiciers sont les symptômes d’une profonde crise, c’est-à-dire d’un moment où, politiquement, on voit bien que ça ne va plus mais où on ne sait pas trop comment avancer. Dans cet entre-deux souvent trouble, le héros a toute sa place car il est porteur d’espoir. Il y a ainsi des périodes propices à l’héroïsme. Il n’est pas sûr que ce soit les meilleures.
Virgules musicales
Où sont passés les héros ? Chanson interprétée par La grande Sophie
Heroes, chanson de David Bowie, interprétée par Peter Gabriel avec orchestre philharmonique et dans sa version originale par David Bowie.
[i]
Dans Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs (trad. française M. De Gandillac, 1955, éd. Gallimard) Max Scheler distingue ainsi plusieurs personnalités morales exemplaires 1) Celui qui est devenu maître dans l’art de jouir des valeurs de plaisir 2) Le chef, au sein de la société et de la civilisation. Valeur de l’utilité. 3) Le héros. Valeur de la vie noble 4) Le génie : valeur intellectuelle de justice, de beauté et de la vérité 5) Le saint : valeur du sacré
[ii]
L’expression est de Paul Bénichou : Morales du grand siècle, éd. Gallimard, 1948.
[iii]
Georg W.F.Hegel : La raison dans l’histoire, trad. française : Kostas Papaioannou, librairie Plon, 1955.