L'Instant Philo - Fabulation et post-vérité

29 mars 2026 - 12:00 - 46 vues
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Emisssion du dimanche 29 mars 2026

Illustration : un tableau de Nicolas Poussin de 1641 intitulé : "Le temps soustrait la vérité aux atteintes de l'envie et de la discorde." Musée du Louvres, Paris. 

Fabulation et post-vérité


I.                    Position du problème

Chaque époque connaît son lot d’erreurs, de mensonges, de déformations de la réalité au profit de représentations qui se veulent rassurantes. Ce n’est pas nouveau. Toutefois, on constate que nous arrivons actuellement à un niveau de fake news, de contre-récits plus ou moins délirants, d’affabulations qui sature l’espace public avec ces conséquences fâcheuses qu’on nomme confusion, complotisme, esprit sectaire, discours décomplexés par rapport aux valeurs juridiques, éthiques et démocratiques. Cela nuit aux débats démocratiques et au bon déroulement des élections où la désinformation se déchaîne. Les relations sociales deviennent plus conflictuelles. La violence se banalise. Des opinions qu’on croyait bien établies ainsi que le crédit accordé à la science et à la vérité, sont remis en question. Le 7 mars dernier par exemple, le mouvement Stand up for science – debout pour la science - a organisé une manifestation dans plusieurs villes américaines. L’élection d’hommes politiques qui confondent politique et télé-réalité et l’usage de nouveaux et puissants moyens de communication comme les réseaux sociaux et les chaînes d’informations par des propagandistes bien financés et dénués de toute déontologie, expliquent, en grande partie, ce retour à un certain obscurantisme. Certains estiment qu’on peut même s’émanciper des preuves dans les débats. Pour eux, un bon discours doit être péremptoire et mobiliser des émotions fortes et contagieuses. La vérité, l’accord de la pensée avec le réel, est ainsi congédiée. Une telle attitude renvoie à la « post-vérité » qui fut désigné « mot de l’année 2016 »  par le prestigieux Dictionnaire d’Oxford qui précise que ce terme apparaît  dans « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Dans quelques années, les historiens jugeront sans doute sévèrement notre époque. Pourquoi l’immense majorité des humains du début du XXIe siècle, menacés par les conséquences écologiquement désastreuses d’une logique économique particulière, n’a-t-elle pas réagi ? Comment les peuples se sont-ils laissé séduire et conduire par des thèmes et des politiques n’apportant aucune vraie solution aux problèmes réels - menant même à leur aggravation ? Toutefois, quand nous cherchons à être lucides face au présent, nous n’avons pas le recul des années qui permet d’avoir un regard plus détaché. Aussi, faute de pouvoir nous projeter dans le futur, il semble bon de revenir sur des analyses passées susceptibles d’éclairer le présent. Au milieu du siècle dernier, Bergson analyse, dans Les deux sources de la morale et de la religion, une capacité de raconter des histoires et de se détourner de la réalité qu’il nomme la fabulation. Considérée par notre philosophe comme un élément constitutif de notre psychologie humaine,  la fabulation permet sans doute d’éclairer la situation actuelle. Car cette « post-vérité », qu’on nous présente comme une nouveauté, n’en est peut-être pas une. Et face à la culture des « émotions sentimenteuses » - l’expression est de Léon Brunchwicg – qui sont faites pour manipuler les foules il paraît opportun de revenir aux analyses rationnelles qui permettent de prendre de la hauteur au bénéfice du bien commun. 

II.                  La fabulation : une capacité humaine et une économie psychique particulière

 

A.      Que faut-il entendre par fabulation ?

Le terme latin fabula vient d’une racine indo-européenne qui signifie « énoncer ». En français, la fable désigne ainsi deux sortes discours. D’abord un récit imaginaire, une histoire ayant souvent une morale. Pensons aux fables de La Fontaine. En un second sens, la fable est une allégation mensongère. Le verbe « fabuler » signifie « raconter une histoire invraisemblable ».[i] En ce sens, la fabulation est un récit invraisemblable qui cherche le plus souvent à tromper : c’est une sorte de mensonge qui passe par un récit imaginaire plus ou moins élaboré. Mais on peut aussi se raconter des histoires, c’est-à-dire au fond se persuader de la vérité d’un récit imaginaire parce que ça nous arrange bien. Cet usage de la fabulation pour se rassurer mérite d’être analysé. Freud, Nietzsche et surtout Bergson en ont parlé. La fabulation ne se réduit pas à la volonté de tromper les autres, elle a une fonction psychologique, sociale, religieuse et aussi politique.

1)      Bergson

1)      Fabulation et imagination

Bergson aborde la notion de fabulation par le biais des superstitions qui structurent la pensée et le comportement à l’aide de récits invraisemblables. Il met en exergue la spécificité de la fabulation. Quand on la confond avec l’imagination et qu’on place  sous la même rubrique des choses aussi différentes que « les découvertes et les inventions de la science, les réalisations de l'art » (…) C'est uniquement pour la commodité du langage, et pour la raison toute négative que ces diverses opérations ne sont ni perception, ni mémoire, ni travail logique de l'esprit. Convenons alors de mettre à part les représentations fantasmatiques, et appelons « fabulation » ou « fiction » l'acte qui les fait surgir. »[ii]

2)      Fonction de la fabulation

Bergson précise ensuite que « notre structure psychologique »  tient « à la nécessité de conserver et de développer la vie individuelle et sociale ». Comprendre cette faculté que notre esprit détient de fabuler revient à en saisir la fonction.  

Pour Bergson, la fabulation est une réaction instinctive de défense contre les méfaits de peurs qui peuvent gravement perturber l’individu et la société. Or l’intelligence, selon Bergson, peut, dans certaines conditions, être source de frayeurs et d’angoisse. Car parfois elle peut nous amener à désespérer quand elle fait le constat à la fois de la grande dangerosité d’une situation face à laquelle notre impuissance est complète. Qu’on songe à l’homme préhistorique confronté à des tremblements de terre[iii] ou des épidémies qui en ignore la cause et les moyens de se protéger. La fabulation permet de lutter contre le désarroi que cause la vision de notre intelligence en proposant des représentations fantasmatiques qui expliquent les phénomènes par l’intervention de forces individuelles ou des divinités et installent le sentiment de pouvoir agir sur la situation en s’adressant à ces entités sous forme de prières, de rituels ou de sacrifices. Tout cela relève pour nous de la pure superstition mais dans l’ignorance et l’impuissance dans lesquelles étaient placés les hommes à cette époque, la fabulation apportait le sentiment rassurant, même s’il était mal fondé, de lieux comprendre pourquoi ce qui arrivait et d’avoir une influence sur le phénomène. Bergson écrit que la fabulation est « une réaction défensive de la nature contre ce qu’il pourrait y avoir de déprimant pour l’individu, et de dissolvant pour la société, dans l’exercice de l’intelligence »[iv]. 

Bergson précise que la fabulation « est comme une hallucination naissante ». C’est pourquoi, « elle peut contrecarrer le jugement et le raisonnement, qui sont les facultés proprement intellectuelles » Il argumente ainsi : « Aujourd'hui, dans le plein épanouissement de la science, nous voyons les plus beaux raisonnements du monde s'écrouler devant une expérience : rien ne résiste aux faits. Si donc l'intelligence devait être retenue, au début, sur une pente dangereuse pour l'individu et la société, ce ne pouvait être que par des constatations apparentes, par des fantômes de faits : à défaut d'expérience réelle, c'est une contrefaçon de l'expérience qu'il fallait susciter. Une fiction, si l'image est vive et obsédante, pourra précisément imiter la perception et, par-là, empêcher ou modifier l'action. Une expérience systématiquement fausse, se dressant devant l'intelligence, pourra l'arrêter au moment où elle irait trop loin dans les conséquences qu'elle tire de l'expérience vraie. »

Pour notre auteur, la fabulation est essentielle à l’économie psychique des individus et à l’équilibre des sociétés. Fabuler, c’est être capable de produire une représentation imaginaire qui, en imitant les caractéristiques de la perception, occulte le tableau désespérant du réel que notre intelligence peut parfois nous présenter. Quand notre lucidité risque d’être extrêmement déstabilisante, la fabulation permet d’échapper à une une profonde insatisfaction et à une angoisse qui peuvent être mortifères, au prix, il est vrai, d’un décrochage avec le réel et d’une plongée dans une illusion qui permet de continuer à vivre. Bergson estime que la fabulation est une solution temporaire qui neutralise « certains dangers de l'activité intellectuelle sans compromettre l'avenir de l'intelligence ».

III.                Fabulation et monde contemporain

A. Extension du domaine de la manipulation

En quoi ces analyses de Bergson sont-elles éclairantes pour notre époque ? D’abord, la fabulation qui produit « une contrefaçon de l’expérience » et des » fantômes de faits »,  peut dorénavant être facilement reproduite par l’intelligence artificielle ou des vidéos truquées. Quand on sait que la vue est le sens auquel nous faisons le plus confiance pour connaître le réel, il y a de quoi mieux saisir l’extension du domaine de la manipulation. Je pense qu’on peut continuer à se fier à notre capacité de préserver les valeurs de la science et de la vérité, même si la donne a changé et qu’il faut redoubler de vigilance.

 B. La fabulation et les menaces de notre époque

Ensuite, si la fabulation est bien une réaction instinctive face à une situation dont notre intelligence constate le grand danger, notre situation de dégradation des conditions de vie sur terre et de catastrophes annoncées est un terrain sur lequel elle peut proliférer. On parle ainsi d’éco-anxiété et les spécialistes de la santé mentale notent une forte progression de pathologies liées à la peur de l’avenir chez les plus jeunes. Les démagogues qui nient tout changement climatique et proposent une grille d’interprétation du monde à mille lieux des problèmes réels sont certes en pleine fabulation mais justement leur discours peuvent apporter un vrai soulagement à certains. C’est que la lucidité écologique a un prix coûteux du point de vue psychique : il n’est pas étonnant que beaucoup la refoule et lutte contre des constats qui peuvent paraître désespérants, au vu de l’impuissance des combats écologistes face à certains lobbys puissants appuyés parfois par le bras armé des états.  

C. Fabulation et post-vérité

On saisit mieux pourquoi l’opinion publique peut avoir foi en des représentations invraisemblables. La « post-vérité » qui se développe  dans « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »[v] trouve un bon terrain d’application actuellement. L’expression  « post- vérité » dans la définition que nous avons donnée associe finalement propagande politique, rejet de la valeur de la vérité et fabulation sous une même étiquette. Notre analyse a porté sur une caractérisation de la fabulation et sur les raisons qui font qu’elle a une emprise sur une partie de nos contemporains. Une fois cela établi, on peut songer aux remèdes à apporter à cette régression vers un état pré scientifique. La réaffirmation de l’idéal démocratique et des règles éthiques, juridiques et politiques doit d’abord assurément passer par une réaffirmation de la valeur de la vérité et des sciences - notamment expérimentales. Bergson remarque que dans l’histoire, « tant que la science expérimentale ne se sera pas solidement constituée, il n‘y aura pas de plus sûr garant de la vérité que le consentement universel ». Il ajoute que quand on confond vérité et unanimité, l’intolérance règne car « celui qui n’accepte pas la croyance commune l’empêche, pendant qu’il nie d’être totalement vraie. La vérité ne recouvra son intégrité que s’il se rétracte ou disparaît. » [vi] La post vérité dans son rejet des faits objectifs - donc de l’aspect expérimental de la science – mais aussi dans sa valorisation des émotions qui peut aboutir à des paniques morales ou à des mobilisations  collectives parfois irrationnelles, peut faire ainsi le lit de l’intolérance et de la violence politique. Précisons que rappeler l'importance des faits scientifiquement établis ne signifie pas que les experts doivent se substituer aux politiques qui ont le pouvoir, eux, de décider en dernière instance. En science politique, une chose est l'expertise, autre chose la décision politique. 

Pour finir sur une touche plus optimiste, il faut dire qu' heureusement, la fabulation peut produire aussi des représentations fantasmatiques du futur qui nous font sortir des impasses parfois accablantes du présent. Elle permet d’imaginer de nouvelles perspectives politiques qui nous font avancer. La fabulation lutte contre le désespoir que peut produire notre intelligence mais la lucidité commande de voir qu’elle peut permettre aussi de reprendre espoir en l’avenir.

Virgules musicales ! 

The Cure : - A forrest 

                 - Lullaby 

Références : 

Le dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey

Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Chap. II, p. 209,  PUF, quadridge, 1990.

 

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